À Spézet, Le Spot vit ses dernières nuits folles

Le Spot, l’établissement emblématique du Las Vegas breton, va bientôt fermer ses portes. Retour sur une aventure hors-norme, entamée il y a 43 ans par Marianne Duigou et son fils Jo.

Elle aurait voulu être couturière. Mais voilà. Un beau jour de 1956, Marianne Duigou a troqué dés-à-coudre, ciseaux et draps de velours, contre une licence IV en bonne et due forme. « C’était celle d’Henriette Le Bon, qui tenait le petit bar à l’origine de mon établissement. Du coup, raconte aujourd’hui, 56 ans plus tard, la propriétaire du Spot, je me retrouve à détenir la plus vieille licence de tous les établissements de Spézet ! »

Très vite, à l’époque, la renommée du petit bar de Marianne franchit les frontières communales. « Ça venait de Carhaix, Châteaulin et Gourin. En ce temps-là, s’enthousiasme de son côté Jo Duigou, l’actuel gérant du Spot, la seule façon de découvrir les nouveautés musicales, c’était la radio ou le juke-box. »

« Une époque de rupture »

On est au mitan des années soixante. Le somptueux Wurlitzer qui trône entre tables et tabourets de bois massif, et les goûts musicaux du jeune gérant ravissent la clientèle. « C’était une époque de rupture. Tout était tellement nouveau et la musique avait atteint un tel niveau », se remémore aujourd’hui le fils de Marianne, l’œil brillant à l’évocation des premiers microsillons des Beatles, des Stones ou des Doors, qui s’empilaient comme des galettes noires derrière la vitre du rutilant juke-box. « Les gens venaient chez nous prendre un verre, surtout pour écouter la musique. »

Le bar ne désemplit pas. Il faut bientôt s’agrandir. « Au début, on avait seulement envisagé une salle de jeu avec un bowling, raconte à ce propos Jo Duigou. Mais quand les murs


Jo Duigou, actuel gérant et Marianne Duigou, sa mère, propriétaire des murs, réalisent ces jours-ci leurs derniers tours de piste sur le dance floor du Spot, la boîte de nuit emblématique de Spézet (photo©Jean-Pierre Bénard).


ont été montés, nous avons finalement trouvé ça trop grand et, avec Marianne, on s’est dit : mais qu’est-ce qu’on va bien pouvoir faire de tout ça ? »

« Un chantier un peu délire »

Le soir de Noël 1969, la grande salle flambant neuve a encore des airs de boîte de nuit en chantier, à la manière du night-club de Jacques Tati, dans Playtime. « Il y avait des ouvriers partout qui balayaient entre les premiers clients », rigole, 43 années après, Marianne, la propriétaire du lieu. « La sono était en place, mais le décor n’était pas installé et les verres dormaient encore dans les cartons. Ça a été un peu délire », résume de son côté Jo Duigou.

Sans vraiment le savoir à l’époque, l’équipe du Spot a mis dans le mille. « Il y avait bien des salles de danse à Laz ou à Cléden-Poher, et Le Club écossais, à Clohars-Carnoët, ou encore La Clef-des-Champs,


du côté de Rosporden. Mais, en matière de musique, insiste l’actuel patron de la discothèque spézetoise, nous avons tout de suite été à la pointe. »

« Servat, les sœurs Goadec et Grappelli »

Le Spot s’inscrit alors dans les nuits folles de la petite cité des Montagnes noires, bientôt qualifiée de Las Vegas breton dans la presse locale. 2013 marquera la fin de l’aventure. « Je ne vais pas tarder à lever le pied », confie Jo Duigou, un brin de nostalgie dans la voix.

Pour Marianne, 92 ans, et plus de quatre décennies de filtrage des entrées, un seul regret : « Depuis l’ouverture, je n’ai jamais pu trouver une seule heure pour faire de la couture ! »

Jean-Pierre Bénard


Les clients les plus exigeants en matière musicale ne sont jamais déçus : dans les milliers de disques vinyles engrangés au fil des 43 années du Spot figurent de véritables pépites comme ce London Calling des Clash, récemment remis sur la platine par Jo Duigou (photo©Jean-Pierre Bénard).