Le goût pour la comédie d’Anne Roumanoff

Dimanche, l’humoriste a fait rire la salle archicomble du Glenmor avec une galerie de portraits drolatiques brossés à l’emporte pièces.

Le cheveu en pétard et l’œil pétillant elle balance d’entrée de jeu une volée de répliques décrocheuses de mâchoires. «On dit qu’il faut s’accepter comme on est. Ben, moi je suis contente car il me reste encore 40 ans pour y arriver», lance Anne Roumanoff, en humoriste décomplexée par 20 ans de combats de scène. Dans la salle, le public s’étouffe déjà de rire aux déboires d’une passante branchée sur GPS au moment des soldes. «Ne rentrez pas dans cette boutique. Vous êtes à découvert !», ordonne la voix synthétique.

Du côté des vendeuses, on fantasme sur la sexualité des clients et on stresse sous la pression de la patronne. «Si elle continue comme ça, je démissionne à la fin de mon CDD !», s’exaspère la jeune employée. A la sortie des usines textiles bientôt délocalisées en Chine, on a aussi le moral dans les chaussettes. «Plus personne ne s’intéresse à moi depuis que je suis au chômage», se lamente une ouvrière licenciée de 54 ans. «Arrête de régler les factures, et tu vas voir si personne ne s’intéresse à toi», lance illico la voix du mari avec un à-propos déclencheur de rires.

Couturée de partout

Comédienne dans l’âme, Anne Roumanoff tient son public par le bout de ses mimiques. «Ça, c’est le pensionnaire agressif et celui-là, c’est celui qui se méfie de tout», indique soudain, avec un visage volontairement pétrifié de rides, l’ouvrière reconvertie en aide soignante d’une maison de retraite.


Anne Roumanoff a déridé les 600 spectateurs du Glenmor littéralement sous le charme de son humour et de son goût pour la comédie. (Photo©Jean-Pierre Bénard).


«C’est pour ça qu’il faut faire attention à la tête que vous faites en ce moment», conseille l’humoriste au public déjà déridé depuis belle lurette. Si les parents d’élèves sans autorité et les consommateurs paranoïaques en prennent aussi pour leur grade, «On mange rien d’OGM, on a peur d’être modifiés», les puissants ne sont pas non plus épargnés par l’artiste. «On critiquait Clinton, mais l’autre, il aurait Monica pour le détendre, il serait sûrement moins nerveux.»

N’hésitant pas à solliciter la participation des spectateurs pour un démontage en règle d’une télé racoleuse, l’humoriste donne la pleine mesure de son talent avec une femme d’âge mûr couturée de partout. «Je préfère qu’on m’appelle Silicon Valley plutôt que Jurassic Park»,


lance au public l’accro de chirurgie esthétique en paradant sous un masque de commedia dell’arte. Formée à l’école du théâtre sans avoir jamais été comédienne, mais forte de son tempérament comique et de son goût pour la scène, on imagine sans peine le talent Anne Roumanoff s’épanouir aussi dans les habits merveilleux du Scapin de Molière.

Jean-Pierre Bénard

Chronique du spectacle seule en scène donné par Anne Roumanoff, le dimanche 12 novembre 2006 à l'espace Glenmor de Carhaix (Finistère).

Une humoriste épanouie par la scène


On la connaît pour ses personnages de contractuelle revêche, de bouchère sécuritaire ou d’artiste naïve s’exclamant : «Mince alors, je suis sur la scène de l’Olympia !». Mais à 12 ans, elle faisait déjà rire les invités de la maisonnée avec ses talents de comique naissants, repérés par un comédien ami de la famille. «Mes parents détestaient la télé. J’écoutais énormément la radio. J’adorais les émissions de Ménie Grégoire ou de Macha Béranger dans lesquelles les gens parlaient de leur vie», raconte Anne Roumanoff, à ce propos.

«Je pensais que faire rire était inné et je suis montée à Paris, où en ouvrant les pages blanches j’ai trouvé le cours d’art dramatique Simon. La prof voulait absolument que je joue le journal d’Anne Franck», se remémore-t-elle avec une moue incrédule. «J’étais mauvaise. J’ai connu beaucoup d’échecs malgré ma fougue. Moralement, c’était difficile. Personne ne m’a dit durant tout ce temps que j’étais faite pour faire rire.»

La comédienne en herbe persiste néanmoins et tente bientôt un autre cours. «La seule fois où l’on m’a proposé un rôle, c’était celui d’une fille qui se suicide avec la chasse d’eau des toilettes !» Après avoir échappé aux savates lancées par le public d’un cabaret parisien grâce à ses talents d’humoriste, Anne Roumanoff se présente enfin devant Guy Lux, le producteur de télé incontournable de l’époque. «Je n’avais aucune expérience de rien. Mais l’accroche avec le public a eu lieu.» Un vrai choc culturel pour la toute jeune diplômée de Sciences politiques, passée sans coup férir des prises de tête intellos de grande école aux jeux de mots pour rire des élèves de « La classe », l’émission d’humour télévisuel alors en vogue en 1987.

Une vraie chance, saisie par l’apprentie humoriste avec l’aide de Colette Roumanoff, sa mère.


Le public carhaisien a eut l’occasion de fêter les 20 ans de carrière d’Anne Roumanoff avec son nouveau spectacle présenté à l’espace Glenmor en novembre 2006. (Photo : J. Tholance)


«On a travaillé ensemble pendant 10 ans. Elle m’a aidé à accoucher de moi-même. A trouver mon style et mon écriture.» De quoi affermir une confiance en soi indispensable pour affronter les rigueurs du spectacle seule en scène. «C’est hyper dur. Il faut être très forte moralement. Et la confiance, on peut la perdre facilement à cause d’une remarque assassine ou de pensées parasites.»

Sensibilité à fleur de peau

Une sensibilité à fleur de peau désormais blindée par presque 20 ans de scène, 150 représentations annuelles et plus de 800 000 spectateurs. «Mais ça reste toujours aussi difficile de rester créative et de trouver de nouvelles idées», admet pourtant Anne Roumanoff, en artiste exigeante ayant échappé jusqu’à présent, au montage d’épingle allant souvent de pair avec la notoriété. «J’ai fait beaucoup de rôles de nunuches un peu naïves et ça m’a valu pas mal d’attaques ou de critiques. Certains ont pensé que j’exprimais là mon naturel et se sont étonnés : Ah, bon ? Vous avez fait Sciences Po ?»,


explique-t-elle également avec ce ton de comédie grinçante devenu depuis, la marque de fabrique de ses nombreux sketches.

Anne Roumanoff rêve-t-elle pour autant de porter ses talents de comédienne au cinéma ? «J’aimerais bien avoir un rôle dans un film qui marche. Mais sur un plateau de ciné, je n’ai pas le dixième du plaisir que j’ai sur une scène.» Vous voilà prévenus. L’humoriste épanouie par ses 20 ans de spectacle n’aime rien tant que le contact et la complicité avec le public. Et à Carhaix, il se pourrait bien que l’artiste s’annonce en lançant aux spectateurs un réjouissant : «Oh mince alors. Je suis sur la scène du Glenmor !»

J-P B.