Ebrel et Jouin chantent l'art de la dispute en breton

Annie Ebrel et Lors Jouin publient Tost ha Pell. Un album qui explore le répertoire encore inédit des chansons célèbrant la controverse rimée en breton.

Dans la grande fratrie des musiciens et chanteurs bretons, Annie Ebrel et Lors Jouin s'étaient déjà souvent croisés sans avoir encore jamais travaillé de concert. « Avec Annie, confie le chanteur de Collorec, on se connaît depuis très longtemps. Je lui ai écrit des musiques et des chansons et nous avons chanté ensemble à plusieurs reprises dans le passé. Et on s'était dit : « Un jour, il faudrait qu'on travaille ensemble. » « C'est vrai qu'il n'y a pas de hasard là-dedans, insiste de son coté la chanteuse Annie Ebrel. On se retrouve entre musiciens avec lesquels il y a des affinités humaines et musicales. Et des familles se créent qui se retrouvent autour de mêmes esthétiques. »

Des feuilles volantes au XIXe siècle

Pour ces deux artistes originaires de Bretagne intérieure -- Annie Ebrel est née pour sa part dans une famille d'agriculteurs à Lohuec, aux portes du Trégor -- le déclic est venu des feuilles volantes éditées par les imprimeurs à la fin du XVIIIe ou au début du XIXe siècle et vendues dans les villes de Guingamp, Lannion ou Morlaix. « Ces feuilles-là passaient partout et étaient vendues jusqu'à Carhaix, Gourin et Pontivy, sur les foires, les marchés et les pardons, explique à ce sujet Lors Jouin. Et beaucoup de chanteurs ont alors intégré ces chansons dans leur répertoire. »

« Une discussion argumentée »

Un ensemble de textes qui s'apparente au genre très particulier de la dispute. Un mot passé du français au breton du XVIIIe siècle avec le sens d'une controverse rimée. « En français courant, poursuit le chanteur bretonnant, le mot a le sens d'une espèce « d'engueulade » alors qu'en fait, la signification originelle conservée dans la langue bretonne est celle d'une discussion argumentée. »


Annie Ebrel et Lors Jouin chanteront les dix chansons inédites en langue bretonne de leur album Tost ha Pell, le 1er juin au cabaret Vauban (Brest), avant les Champs Libres à Rennes, le 13 juin. (Photo : droits réservés).


Composées invariablement sur ce modèle de la discussion à deux, les chansons issues de ce répertoire ne sont pas dénuées d'une certaine poésie. Et jouent parfois les contraires de l'eau et du feu ou de la géographie locale avec Trégor et Cornouaille. « Manuel Kerjean chantait ça et aussi les chanteurs de la Montagne comme Loeiz Ropars. C'est d'ailleurs à travers eux que nous avons eu connaissance de cette chanson », confie pour sa part Annie Ebrel au sujet de Disput an Tregeriad (Jean, le Trégorois), l'une des onze chansons a capella données à entendre par le duo sur leur album Tost ha Pell (Le proche et le lointain), produit par Dom Bott et Boutou Production.

Un climat d'étrangeté mélancolique

Ouvert sur un appel de pâtre, l'album se referme sur l'émouvante mélodie de Kan a boz - Kourtez (Chant à pause des Courtois, père et fils), et les superbes arpèges cristallins concoctés par la guitare de Jacques Pellen. « Arsa a turzhunel yaouank, petra dourmant ho kalon ? Qu'est-ce qui tourmente ton coeur, chère tourterelle ? », chante


Lors Jouin dans un climat d'étrangeté mélancolique encore accentué par le décalage de tonalité entre les deux interprètes.

« Nous n'avons pas voulu changer la hauteur du thème, explique le chanteur. Le défi était de passer d'une tonalité à l'autre tout en conservant une homogénéité d'interprétation. Annie et moi, nous sommes vraiment dans nos registres médiums habituels tout en étant ensemble dans le chant, poursuit Lors Jouin avant de conclure : et l'idée de Tost ha pell, c'était celle-là : rendre cette notion du proche et du lointain. »

Jean-Pierre Bénard

Tost ha Pell, Annie Ebrel et Lors Jouin. Boutou Production (www.boutouprod.com). Distribué par Coop Breizh. Écrit et publié le 2 mars 2012.