Avaz, des chants d’amour bretons et perses

Le label Innacor vient de publier Avaz, un album de chants d’amour au carrefour des traditions bretonnes et persanes, porté par les voix d'Annie Ebrel et de la chanteuse iranienne Maryam Chemirani.

D’entrée de jeu, Keyvan Chemirani aux percussions, Hamid Khabazzi au luth iranien (târ) et Sylvain Barou aux flûtes, ouvrent l’album Avaz avec un thème aux allures de mélopée méditerranéenne. « Marv eo ma mestrez, marv eo ma holl fiziañs... Deus poanioù ar bed-mañ, fuzulhioù ha sabrennoù. Morte est ma maîtresse, morte est toute ma confiance. Que fusils et sabres viennent terminer mes jours, pour que je puisse la rejoindre dans l’autre monde », entonne aussitôt Annie Ebrel avec les premiers couplets de Me am eus ur feunteun, une poignante complainte d’amour en langue bretonne, grand classique du répertoire traditionnel.

Entamant une manière de kan-ha-diskan celto-iranien, la chanteuse Maryam Chemirani apporte bientôt sa réponse en langue perse. « Les yeux permettent à une personne de voir l’être aimé. Et si la personne ne la voit pas, qu’elle est l’utilité des yeux ? », chante-t-elle alors que les musiciens tissent alternati- vement tourbillons de rythmes échevelés et phrases méditatives, qui disent le chambardement et la douleur des sentiments.

Les grands poètes soufis

Aux détours de cette pérégrination musicale entre orient et occident, voulue par le maître-percussionniste Keyvan Chemirani, les textes des grands


Avec Avaz, les chanteuses Annie Ebrel et Maryam Chemirani forment un duo inattendu au carrefour des cultures bretonnes et persanes, pour une ode aux chants d’amour portée par la virtuosité d’Hamid Khabazzi, de Sylvain Barou et de Keyvan Chemirani. Photo©Éric Legret.


poètes persans des XIIe et XIIIe siècle voisinent avec la poésie populaire bretonne. Aux gwerzioù répondent les vers empreints de mysticisme des poètes soufis Djalâl-ad-Dîn Rûmî, Omar Khayyam ou Hafez-e Chirazi. « Si j’avais recueilli les larmes que versaient ses yeux, j’aurais fait une fontaine qui serait admirable », psalmodie la chanteuse centre-bretonne Annie Ebrel sur cette danse fisel extraite des carnets de route d’Ifig Troadec. « Oublie la mesure et les conseils, laisse-toi emporter par la folie... Ainsi seulement, tu pourras dire que tu es amoureux », chantonne à son tour Maryam Chemirani avec cette vision due au poète Djalâl-ad-Dîn Rûmî.


Mêlant les chants perses et bretons célébrant l’amour, Avaz réussi le pari audacieux d’une rencontre entre deux cultures musicales. Soutenu par la virtuosité d’Hamid Khabazzi au târ et le talent hors pair d’improvisateur de Sylvain Barou à la flûte bansouri, (Inde du Nord), ou balaban d’Azerbaïdjan, le projet de Keyvan Chemirani revêt des accents d’une extraordinaire modernité. Avec Chabi dar Granada, longue suite évoquant l’amour et la mort où s’entremêlent motifs répétitifs à la manière de Philip Glass et matière sonore qu’on dirait issue du Livre des morts tibétain de Pierre Henry, Avaz réjouit l’esprit et égaye le cœur.

Jean-Pierre Bénard


Chronique du disque Avaz de Keyvan Chemirani avec Annie Ebrel, Maryam Chemirani, Sylvain Barou et Hamid Khabazzi, publiée le 7 novembre 2014.