Carhaix, carrefour marchand à l’époque moderne

La géographie du Carhaix moderne trouve sa source dans les nombreuses foires organisées depuis le Moyen-Âge. Une histoire qui mêle aussi économie, mécénat et bâti religieux.

Au Moyen-Âge déjà, Carhaix était un lieu de foires aux bestiaux renommées, organisées sur la place du Marcheix (actuelle place de La-Tour-d’Auvergne). « Un des premiers rôles comptables à la dis- position des historiens, montre qu’en 1262, Carhaix est aussi le théâtre d’une foire à l’avoine d’hiver récoltée tardivement, tant pour l’usage du bétail que des humains », explique l’historien carhaisien Michel Chevance.

« Chevaux, cornes et cochons »

Trois siècles plus tard, l’intendant de Bretagne relève lui aussi l’importance de cette effervescence économique pour la capitale du Poher. « Les deux foires qui se tiennent dans la ville de Carhaix sont considérables, écrit Béchamel de Nointel. La première commence le jeudi de la mi-carême et dure huit à dix jours. La deuxième commence le lendemain de la Toussaint et dure le même temps. » Et l’intendant d’égrener les nombreux produits échangés : « étoffes de laine, de soie, [...], toiles de toutes sortes, dentelles, mercerie, quincail- lerie, librairie, et une grande quantité de chevaux, de bêtes à cornes et de cochons ».

Quatre places publiques

Pour l’historien Michel Chevance, ces nombreuses foires, calées sur le calendrier religieux et complétées par des marchés mensuels importants, ont marqué de leur empreinte la topographie de la ville. « À la fin du Moyen-Âge, note-t-il, Carhaix compte quatre places publiques : le Petit Martray ; Marc’h hallac’h ; la place au charbon (plas ar glaou, mentionnée dès 1426), et le placître de Stanguellen, situé près des anciens abattoirs. »

Devenue un véritable carrefour marchand de l’époque moderne (*), la ville évolue aussi au fil du temps. « Au cours du XVIIIe siècle, la foire est déplacée du Champ-de-bataille à l’actuelle place du marché. À l’époque, insiste l’historien, c’est un paysage rural, coincé entre deux faubourgs et le couvent des Augustins. » Au XIXe siècle, la ville s’enrichit d’une nouvelle place. « La place aux chevaux, créée en 1891 sur le parvis de Saint-Trémeur, à l’emplacement de l’ancien cimetière de la collégiale. » Dans le même temps, les halles sont transférées à leur empla- cement actuel, près de l’église.

Ordres mendiants

Au long des siècles, les habitants de Carhaix ne sont pas les seuls à tirer parti de toute


Façade du porche de la chapelle des Augustines hospitalières, construite aux abords du Champ-de-bataille et photographiée au siècle dernier. (Photo : droits réservés).


cette effervescence économique. « Le couvent de l’ordre mendiant des Augustins est fondé vers 1360, près de l’actuel Kreiz-Kêr, grâce au mécénat de la famille de Quélen », rappelle Michel Chevance. Un couvent assez vaste, occupant près d’un hectare et abritant jusqu’à 18 moines à la fin du Moyen-Âge. « À la veille de la Révolution, il ne reste guère plus que trois moines. » Les Augustins avaient pourtant bien choisi leur emplacement. « Dans l’enceinte de la ville, au plus près des flux de population, comme le com- mandait leur nature d’ordre mendiant. » Ailleurs, dans Carhaix, les moines subissent en effet la concurrence des Carmes déchaussés, installés plus tardi- vement à la fin du XVIIe siècle.

« Ribaudes et putasseries »

La centaine de chanoines, prêtres, vicaires, moines et nonnes du personnel religieux de l’époque, ne manque pas d’ouvrage : prédication, éduca- tion, soins aux malades et aux pauvres, etc. « Le monde des villes est considéré par eux comme un lieu de mission, mais aussi de perdition, souligne l’historien. Outre ses cinq auberges, Carhaix


comptait aussi une quantité incalculable d’estaminets. » Et la chronique locale du XVIe siècle ne manque d’ailleurs pas de s’en faire l’écho. « Elle mentionne qu’un prêtre est retrouvé mort dans les fossés du château, dans un lieu de ribaudes et de putasseries, là où les prostituées exercent leurs charmes. »

« La cour des miracles »

Une pauvreté qui marquera durablement l’imaginaire carhaisien.« Après sa vente comme bien national en 1792, le couvent des Augustins est racheté par la Ville et la chapelle devient lieu de stockage et sert d’écurie, indique l’historien. Au XXe siècle encore, une dizaine de familles dans le plus grand dénuement, vivaient dans la chapelle et le fond de l’ancienne impasse Murat. Inspiré en droite ligne de Notre-Dame de Paris, le roman d’Hugo, l’esprit mo- queur des Carhaisiens l’avait même surnommée : la cour des miracles. »

Jean-Pierre Bénard

(*) Époque moderne : période historique allant de la fin du Moyen-Âge à la Révolution.


Le cloître du couvent des Augustins a été vendu en 1930, au Cloister Museum de New-York. La chapelle (photographiée en 1983, au moment de son classement), s’est, quant à elle, rapidement dégradée après la vente de sa charpente au siècle dernier. (Photo : droits réservés).