Cédric, le forain ouvrier d'une usine à rêves

Ils ont installé tréteaux et manèges place de La-Tour-d’Auvergne, à Carhaix, à l’occasion de la fête d’automne. Rencontre avec Cédric, ex-sédentaire devenu forain itinérant par amour.

Il a tout juste 40 ans. Moitié Savoyard, moitié Alsacien, Cédric Robart ne prend jamais de vacances. « Pour nous, les forains, c’est 52 semaines d’activité d’affilée, sans samedi ni dimanche. On commence à 8 h et on finit à 19 h, sept jours sur sept. » Ce jeune commerçant itinérant a de l’énergie à revendre, et la rude école des foires et marchés qu’il a pratiquée durant 20 années n’y est sans doute pas étrangère. « Je suis tombé dedans quand j’avais 15 ans, sourit-il. Je ne voulais pas d’une vie de sédentaire reclus dans sa maison. »

Des générations de forains

Vingt-cinq ans plus tard, sur la place de La-Tour-d’Auvergne, Cédric contemple son rêve d’une vie nomade réalisé au-delà de ses espérances. « Regardez, nous enjoint-il en souriant, elles sont toutes là : Drouet, Ferrand, Lafosse, Le Prince, Mottard et aussi Gouin. Ce sont toutes de très vieilles familles de forains et ça remonte à des générations. »

C’est en effet dans ce décor de caravanes blanches, de poids-lourds assoupis abritant leurs manèges désossés et de baraques foraines blotties les unes contre les autres, que Cédric mène désormais sa vie de saltimbanque itinérant. « Pour nous, la fête d’automne à Carhaix, c’est trois jours de montage et un jour et demi de démontage. C’est beaucoup de travail », insiste le jeune forain quadragénaire.

Une usine à rêves

Une vie harassante de commerçants voyageurs vécue malgré tout avec un brin de philosophie. « Ça inculque l’humilité à nos enfants. Ils voient quel investissement personnel demande notre travail », confie le cogérant du World Games, le stand de jeux bardé d’ampoules multicolores et


Cédric Robart et Caroline Gouin (au centre), ici entourés de leurs collègues forains Benjamin, Frankie et Steve, sont les continuateurs de la tradition des fêtes foraines et du commerce itinérant, hérité des grandes familles bretonnes du genre (photo©Jean-Pierre Bénard).


de peluches géantes, qu’il partage avec Caroline, son épouse. « Elle est de la lignée des Gouin, une très grande et très ancienne famille bretonne itinérante depuis toujours », glisse Cédric Robart avec une certaine fierté. Dans cette usine à rêves parcourue de câbles électriques, à quelques pas de la piste des autoskooter, la voie d’Elliott, Kalvin et Léni, leurs trois enfants âgés de 2 à 10 ans, semble déjà toute tracée. « Pourquoi auraient-ils envie d’aller en usine alors qu’ils sont dans un milieu dont la vocation est d’apporter du bonheur aux gens ? », s’interroge leur père.

« Les temps sont durs »

Toutefois, en dépit d’une communauté de destin soudée au fil des générations, la douzaine de familles de forains installée à Carhaix jusqu’au mardi 1er novembre, n’est pas épargnée par les difficultés du moment. « On sait que les temps sont durs, mais on aimerait bien que ça ne chute pas, soupire Cédric avant d’insister : un peu de la magie des fêtes foraines s’est dissipée avec la concurrence des nouvelles technologies et des écrans de


consoles vidéo. » Et le forain d’espérer du changement. « On aimerait bien que ça se passe mieux avec la Ville : dévelop- per un vrai partenariat avec les élus et que la fête devienne une véritable animation jumelée avec d’autres activités. »

« Ouvrir le regard des enfants »

Un discours à mille lieues de toute idée de plainte. « On n’attend pas d’être assistés, affirme le jeune forain. On n’est pas du tout en marge de la société : on mange, on cotise et on paye comme tout le monde. » Cédric Robart et Caroline Gouin veulent en effet continuer d’y croire. « La fête foraine, ça fait des siècles que ça existe, racontent-ils avec passion. Les gens y viennent pour l’ambiance familiale et pour ouvrir le regard de leurs enfants : il suffirait d’ajouter un carnaval, une kermesse ou une course de vélo... »

Jean-Pierre Bénard

Chronique écrite à propos de la fête foraine d'automne à Carhaix et publiée le 24 octobre 2011.