Dérézo : le Kabarê Flottant sous les étoiles

Les comédiens brestois réinventent un théâtre populaire, forain et poétique, en équilibre entre ciel et eaux du canal de Nantes à Brest.


Un choryphé noir, chef de chœur en tenue de soirée, commente l’action à la lueur d’une loupiotte. «Un chien aboie. Elle gueule !» Sur les pénettes flottantes amarrées en demi-cercle, les comédiens passent prestement l’arme à gauche au cours de petits drames elliptiques marinés dans l’humour noir. «La voisine entre en pleurant. Babette est dans le coma !» Sur la berge obscure du côté de Cléden-Poher, les spectateurs rient déjà comme quatre aux textes de Philippe Minyana, loin des pollutions sonores du déversoir de Pont-Triffin.

«Mais pourquoi les gens courent-ils si vite ? Pour gagner du temps ! Et comme le temps c’est de l’argent. Plus ils courent vite, plus ils en gagnent !» A peine entrevoit-on le sourire de Raymond Devos, qu’un bricoleur fou massacre à son tour le plastique d’une bouteille vide au pied d’une voile inondée de lumière. «Ma mère elle a quelque chose dont je rêve. Quelque chose d’une allumeuse, quelque chose d’une emmerdeuse.» Chantés par Bérengère Lebâcle, les yeux de la mère d’Arno lâchent une larme bercés par les frissons humides d’un violoncelle.

Numéro d’artiste forain

Entre ciel et eaux sombres du canal, le Kabarê Flottant de Dérézo n’oublie pas non plus les colères politiques. «A la niche la clique des deux cents familles, et viva la muerte !», s’écrie soudain une jeune comédienne dans la nuit étoilée, en donnant chair aux révoltes de la Grand-mère Quéquette de Christian Prigent.


La compagnie Dérézo a déjà embarqué plus de 400 spectateurs dans sa belle aventure de théâtre fluvial, de Port-de-Carhaix à Brest en passant par Pont-Coblant et Châteaulin jusqu’au 31 juillet. (Photo©Jean-Pierre Bénard).


«Qui connaît tout à fait les humeurs des chiens robots ?», s’interroge de son côté l’acteur Geoffroy Mathieu, le visage pris dans les rais de trois luminophores. Egaré sur le halage, un vrai chien aboie et les spectateurs pouffent de rire. «Tsssaaaa !», enchaîne aussitôt Alain Meneust en slip d’haltérophile tarzanesque et toque russe de Boris Eltsine, tout en s’aspergeant vivement d’eau froide. «Il va prendre froid», s’inquiète une spectatrice, devant son étonnant numéro d’artiste forain dresseur de bouteilles plastique.

Passant à la moulinette d’un humour grinçant les nostalgies passéistes et les jeux télévisés bêtifiants, les comédiens du Kabarê Flottant s’accordent aussi le plaisir d’un rap façon MC Solaar, sur un texte en l’honneur de la cuisse.


Mine de rien, les saltimbanques brestois réinventent un joli théâtre populaire au fil de l’eau, baigné d’une belle complicité estivale avec un public sous le charme.


Pratique : vendredi 14 juillet et samedi 15 juillet à Châteauneuf-du-Faou, écluse du Gwaker ; lundi 17 juillet, à Saint-Thois, écluse de Prad Pourrig. Spectacle à 22 heures, entrée : 6 €. Ne pas oublier sa petite laine.

Jean-Pierre Bénard


Chronique de la représentation du Kabarê Flottant, donnée par la compagnie Dérézo, à Cléden-Poher, le 11 juillet 2006.