La chronique de l'ethnomusicologue masqué

Et dans un coin, il y a un esclave qui écoute la musique des maîtres...


Gravure : 'La condition de l'esclave'

Écrivain antillais, ancien directreur de la DRAC de la Guadeloupe, Daniel Maximin a donné cette intervention, à l'occasion des Assises Européennes des Musiques et Danses Traditionnelles, à Perpignan en Octobre 1997, à propos de l'analyse de ce tableau.

Des colons musiciens

J'ai été frappé par un vieux tableau que m'avait montré un ami il y a quelques années. Il s'agit d'une plantation aux Antilles. Sur les trois quarts du tableau, on voit un groupe de jeunes colons en train de faire de la musique, un quatuor de Mozart, par exemple, avec un violon, une jeune fille qui chante, un musicien au piano ou au clavecin et un autre à la flûte. Ils sont à l'intérieur du salon et ils jouent. Et puis, il y a la frontière, la porte, sur le côté luxueux du tableau, quelque chose d'incongru, il y a un esclave presque nu, pieds nus, qui écoute la musique des maîtres.

Tous les esclaves entendent la parole du maître, la loi du maître, la langue du maître, mais ce qu'il y a de nouveau et de particulier dans le tableau c'est que, cette musique il ne l'entend pas, il l'écoute ; et son visage manifeste une attention et un intérêt qui rendent lumineux l'éclat de ses yeux.Autrement dit, ce tableau manifeste déjà, pour moi, la défaite de l'oppression, de la resistance culturelle artistique,

musicale, cette musique que le maître fait pour eux est partie au-delà de la frontière du salon.

La juxtaposition de deux mondes

Non seulement elle est partie, elle nourrit l'oreille de l'esclave, mais quelque part, elle lui apporte à lui, humain qui se sait homme, quelque chose de l'humanité de l'ennemi, de l'oppresseur dont il n'aura de cesse de se servir pour vaincre l'oppression. Bien entendu cette histoire n'aurait pu se passer si le maître n'avait pas commis une erreur terrible, celle de faire entrer l'esclave dans la maison pour lui demander de jouer pour lui.

Et c'est à ce moment là qu'il faut comprendre que ce qui se passe entre Robinson et Vendredi, c'est à dire la juxtaposition de deux mondes, de deux danses, de deux musiques, de deux traditions, n'est justement pas ce qui se passe dans la réalité de la confrontation des hommes, et qu'en réalité, la musique traditionnelle n'affiche, n'affirme et ne régénère sa tradition que par l'affrontement, le dialogue avec l'autre.

Les armes de la libération

Que va-t-il se passer, le maître, bien entendu, étant maître absolu, va demander à l'esclave de faire tout pour lui : nourrir ses enfants, faire la cuisine, produire, être l'agriculteur, enseigner, danser, jouer du violon, du piano et de la flûte. Autrement dit, le maître va donner à son opprimé ce que le grand poète Aimé Césaire appelle "les armes miraculeuses de la libération".
Il faut imaginer le quatuor à cordes brusquement transformé en quatuor de noirs esclaves. Avec à la place de la jeune femme qui chante, une cantatrice noire esclave qui est l'ancêtre de toutes ces nombreuses cantatrices que nous avons aujourd'hui, et qui font que personne dans le monde, n'est étonné que les plus grands airs de la musique d'europe soient chantés par des descendantes d'esclaves noires (...)

Quelles ques soient les ruptures politiques, économiques qui existent entre les communautés, la tradition de la musique et de la danse est toujours à l'oeuvre pour imposer, même dans l'apartheid, même dans la ségrégation, la nécessité d'écouter l'autre pour être soi-même.

Daniel MAXIMIN