Le public de l’Espace Glenmor comblé par un concert somptueux

Le jazz lumineux de Paolo Fresu


Dimanche, Dre ar wenojenn faisait une halte à l’Espace Glenmor et donnait carte blanche au musicien de jazz Paolo Fresu, pour une rencontre musicale en deux parties mêlant le chant spirituel d’inspiration soufi de Dhafer Youssef et une interprétation de l’opéra de Gershwin : «Porgy and Bess», revisitée par le quintet du jazzman d’origine Sarde.

D’emblée un souffle ténu filtre des lèvres de Paolo Fresu et fuse de l’embouchure de la trompette. Une sonorité toute en sourdine et en retenue, vibre sous la lumière des projecteurs comme dans l’attente des harmoniques lancées par le oud de Dhafer Youssef. «Munir Bachir ? Oui, c’est un des grands maîtres du oud que j’aime bien. Mais j’apprécie aussi l’école égyptienne ou syrienne», confie le musicien traditionnel venu de Tunisie. Un soupçon de réverbération se mêle au souffle cuivré du trompettiste auquel se joint bientôt le chant à pleine voix de l’artiste maghrébin. Mélopée marquée d’une grâce troublante, cousine du chant mystique de Nusrat Fateh Ali Khan, grande voix issue de la tradition soufi, elle emprunte avec élégance et volupté les chemins d’une même spiritualité chantée, auquel répond le son d’une profonde intériorité du jazzman sarde.

Osmose musicale

Aux accents arabo-andalous du oud se mêlent les attaques rapides d’un bugle, trompette au timbre puissant et pur, dans une superposition rythmique éche- velée et jubilatoire.


Paolo Fresu et Dhafer Youssef ont conjugué leurs énergies dans une splendide fusion musicale, aux frontières du jazz et des musiques méditerranéennes, avant une reprise de Porgy and Bess en un hommage éblouissant à Gershwin et à Miles Davis.

Une osmose musicale d’une rare qualité émotionnelle, magnifiée par un zeste d’élec- tronique démultipliant l’espace sonore de la voix et de l’instrument. Une belle intro- duction à la profondeur poétique et mélancolique de la partition de «Porgy and Bess», l’opéra de Gershwin enregistré en 1958 par Miles Davis, et interprétée en deuxième partie. Un tempo étiré, des silences travaillés et dilatés par la trompette de Paolo Fresu donnent de Summertime une version bizarre et inattendue, soutenu par la guitare cultivée à l’école du jazz new-yorkais de Wolfang Muthspiel, et par la paire rythmique, subtile d’intelligence et d’humour discret, de Roberto Gatto et de Furio Di Castri.

«Nous allons jouer une version encore plus belle et bizarre de I love you, Porgy», lance Paolo Fresu au public du Glenmor, au comble de l’émotion et prêt de succomber aux sonorités languides de cette ballade enamourée. Tour à tour allègre et méditatif, le jazz de Paolo Fresu joue admirablement du clair-obscur et frôle parfois l’insaisissable clarté de la note bleue chère à tous les musiciens de jazz. A quarante-quatre ans de distance, Miles Davis aurait-il pu rêver un hommage d’une plus intense et d’une plus lumineuse authenticité ?

Jean-Pierre Bénard

Chronique du concert de Paolo Fresu donné à l'espace Glenmor de Carhaix (Finistère), le dimanche 24 novembre 2002.