B) L'action associative, l'action individuelle
Un problème de représentation
Une analyse globale tend à prouver que les musiciens et les danseurs
traditionnels en Guadeloupe, sont peu organisés si ce n'est, parfois,
au sein de petites associations représentant les groupes. Un besoin
de fédération n'a, jusqu'à présent, pas encore
été exprimé. Chaque musicien, ou chaque groupe plus
où moins constitué en association, défend individuellement
ses projets auprès des institutions. Ces dernières sont submergées
de dossiers et de projets et n'ont pas encore réussi à définir
une politique en faveur des musiques traditionnelles. Seuls des contacts
réguliers et privilégiés avec des représentants
institutionnels peuvent favoriser une prise en considération de
ces projets. Aucune structure ne représente globalement le mouvement
associatif.
1) Les groupes
La plus grande partie des groupes de musique traditionnelle pratiquent
le Gwo-Ka. Les sentiments que ces groupes peuvent avoir, les uns vis à
vis des autres, sont divers, à l'image des nombreuses approches
qui coexistent à l'intérieur de ce style musical.
Les réflexions entre tradition et modernité apparaissent
toujours. Adeptes du Gwo-Ka traditionnel ("La tradition c'est nous "),
du Gwo-ka progressif, du Gwo-Ka vocal, du Gwo-Ka "ispèsyal", du
"Gwo-Ka moden" se côtoient.
Ces groupes interviennent à la fois dans le contexte traditionnel
de ces musiques (lewoz) et dans de nouveaux contextes (concerts sur scène,
hôtels, cafés).
Tous les groupes assurent leur promotion par leurs propres moyens.
Le disque qui est perçu comme un aboutissement du travail musical,
est autoproduit dans la grande majorité des cas.
Beaucoup de groupes de Gwo-ka sont formés en association afin
que les prestations puissent financer les coûts de fonctionnement
et d'édition de disques. Un autre but recherché est la production
du groupe en dehors de la Guadeloupe (dans la Caraïbe ou en Métropole).
Certains ensembles ont bénéficié de la venue aux Antilles
de responsables de festivals (Amiens, Angoulême, La Rochelle, La
Villette, Bercy, La Réunion, Trinidad, Cuba, Haïti).
Certains groupes de Gwo-Ka aspirent à une professionnalisation.
Celle-ci est, pour le moment, très rare pour ce style musical. La
petite dimension du territoire guadeloupéen ne permet pas la constitution
d'un réseau d'organisateurs de concerts suffisant. C'est pour cette
raison que les groupes sont très demandeurs pour sortir de leur
région. Il n'existe pas de collaboration en matière de diffusion.
Il n'y a pas de label Guadeloupéen pour l'édition du Gwo-Ka.
Les groupes de carnaval, dont le fonctionnement est le même que
les groupes de Gwo-Ka, ont des préoccupations identiques.
 Marcel LOLLIA dit "Vélo", musicien emblématique
du Gwo-ka.
Les musiciens et danseurs de quadrille se regroupent autour d'associations
parfois anciennes (la Flamme Abymienne, dont le président est Mr
SAINTON, fêtera son trente-troisième anniversaire cette année).
Les sociétés de quadrille ont un nombre d'adhérents
important (plus d'une centaine dans chaque association). De plus, elles
organisent des bals qui attirent un public nombreux (jusqu'à six
cent personnes parfois).
Les bals à quadrille sont des lieux de forte socialisation. la
solidarité demeure un des moteurs de ces associations. Les sociétés
de quadrille organisent certaines manifestations annuelles par lesquelles
le public s'élargit encore d'avantage. Les bals à quadrille
exercent une attraction sur certains jeunes. Le style chorégraphique
de ces bals les intéressent à cause de son caractère
plus rigoureux et plus formel que le Gwo-Ka. Cependant la majorité
du public est d'un âge mûr. La transmission auprès des
jeunes ne se fait pas, bien que tous sentent sa nécessité.
Signalons que les sociétés de quadrille se produisent
fréquemment en spectacle à l'image des groupes folkloriques.
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Certaines troupes folkloriques existent en Guadeloupe. Elles représentent
de véritables institutions. Leur reconnaissance provient en partie
de leur ancienneté. Ces groupes se produisent dans des manifestations
officielles, pour les besoins du tourisme et également en dehors
de l'île. Ils ont été amenés à présenter
une large palette des musiques et des danses traditionnelles de la Guadeloupe.
Ils privilégient une mise en forme scénique au détriment
d'une authenticité de la tradition. Le fait d'aborder à la
fois le Gwo-Ka, le quadrille, la valse créole, la mazurka et la
biguine ne leur permet pas d'approfondir l'un ou l'autre de ces styles.
Le groupe "Les Balisiers" est un exemple de ce type de troupe folklorique.
Une exception à la règle est l'Akadémiduka qui pratique
plusieurs aspects de la tradition, mais qui s'appuie sur une recherche
sérieuse.
L'Akadémiduka est une troupe de spectacle qui ne peut pas être
véritablement considérée comme un groupe folklorique,
en raison de cette activité de recherche et aussi parce qu'elle
développe une réflexion au niveau de la transmission et de
la pédagogie.
des groupes spécialisés
Les groupes de bals spécialisés dans la biguine sont constitués
généralement de musiciens issus des courants des musiques
populaires écrites. (variété, harmonies et sociétés
musicales, écoles de musique). Beaucoup d'entre eux jouent également
le jazz qui par beaucoup d'aspects présente des savoir-faire similaires
(improvisation, accompagnement rythmique et harmonique, thèmes,
musiques de danse).
Les groupes de biguine sont les héritiers de musiciens célèbres
dans les années 1920-1940 (Stellio, Al Lirvat...). Edouard Benoît
("De la Biguine au Zouk", op.cit) a bien décrit cette continuité
des groupes de biguine de 1940 à 1980. Aujourd'hui ce type de musiciens
de bal est absorbé par la pratique du style zouk.
Peu d'instrumentistes ou de chanteurs se préoccupent de maintenir
le style de la biguine avec une rigueur dans le rythme qui est l'élément
de base de l'interprétation. Quelques passionnés maintiennent
l'existence des formations traditionnelles de biguine (tels l'ensemble
Musica), mais ces musiciens sont eux mêmes issus des groupes crées
entre 1930 et 1980.
Seule une recherche plus pointue pourrait valoriser ce style musical,
ce qui permettrait à de jeunes musiciens de s'y consacrer comme
certains l'ont fait en Martinique.
2) Les structures de diffusion (festivals,
scènes)
Le principal festival de diffusion des musiques traditionnelles en Guadeloupe
reste le festival de Gwo-Ka de Ste Anne. Il est organisé pendant
dix jours au début du mois de Juillet. 1996 a vu sa 9ème
édition. L'association organisatrice est le Comité d'Animation
Sportive et culturelle dont le président est Félix Cotelon.
Le C.A.S.C existe depuis 1978, période durant laquelle il a proposé
des animations sportives sur la plage de Ste Anne (football, basket...).
Un combat humain et financier En 1988 il crée un "coup de musik" avec l'invitation de groupes de "Gwo-Ka Moden" qui commençaient à apparaître et qui ne s'étaient pas encore imposés auprès du public. Dès le départ, le festival a été porté
par un mouvement culturel lié à la mouvance indépendantiste. Aucune aide logistique de la municipalité n'existait. La création de ce festival fut un véritable combat humain et financier. Sa réussite provient d'une demande collective et d'une bonne entente entre les organisateurs bénévoles et les musiciens qui prirent part à l'effort. La force de ce festival est qu'il s'est construit lui-même. Financièrement, le C.A.S.C s'appuie sur un mécénat important et une aide des pouvoirs publics est apparue.
L'originalité du festival réside dans les conférences
et débats qui sont programmés (par ex : débat sur
la danse et sa transmission, débat sur Tourisme et Culture, conférences-hommages sur d'anciens musiciens, débat sur le Gwo-Ka dans les médias, histoire du tambour, présentation d'un roman s'inspirant de la tradition musicale, débat sur la pédagogie des musiques traditionnelles, débat sur Culture et Environnement...)
Les soirées découvertes pour des groupes débutants,
la programmation de groupes reconnus, venus de la Guadeloupe et de l'extérieur,
et surtout la qualité et l'utilité des débats ont
permis au festival de Ste Anne d'être le principal lien fédérateur
des musiques traditionnelles en Guadeloupe. Pour Félix Cotelon (directeur
du festival), la réflexion sur l'organisation du domaine des musiques
traditionnelles est à son début. Elle ne s'exprime, de manière
convaincante et constructive dans les débats programmés à
Ste Anne, que depuis trois années. En dehors de cette expérience exemplaire, il existe plusieurs
autres tentatives de créer des lieux importants pour les musiques
traditionnelles en Guadeloupe. Le Conseil Général soutient
le FESTAG qui est une manifestation pluridisciplinaire, dans laquelle les
traditions musicales sont présentes. |
"INDIGO", manifestation organisée par le groupement des artistes
de la Guadeloupe, met en valeur les musiciens de la Caraïbe. Il semble
qu'une concertation pour l'organisation des festivals n'ait pu encore se
faire. L'opinion générale laisse apparaître que les
festivals de musique - tous styles confondus - sont trop nombreux et trop
concentrés sur une période réduite, celle de Juillet.7
Mis à part les festivals et les lieux naturels dans lesquels
se produisent les musiques traditionnelles (lewoz, veillées, bals,
fêtes d'associations, hôtels et bars...) il existe peu de scènes.
Le Centre des Arts, qui est un organisme municipal de Pointe à Pitre,
est un lieu de diffusion important dont l'infrastructure est souvent utilisée
pour des spectacles de musique traditionnelle. Plusieurs groupes louent
le Centre lorsqu'ils désirent présenter une production qui
représente pour eux l'aboutissement d'un travail.
Il est à souhaiter que la future scène nationale qui sera
créée à Basse-Terre, puisse à la fois présenter
des productions de qualité venue de toute la Caraïbe, mais
également puisse promouvoir les groupes locaux en Guadeloupe et
à l'extérieur.
3) La transmission, la formation
Jusqu'à présent, peu de structures ont été
aidées pour la formation. La majorité des musiques traditionnelles
s'enseignent par transmission spontanée, dans un contexte familial,
dans un cercle d'amis, dans un cercle villageois ou dans un réseau
de relations dans le quartier.
Face à cette situation, des associations se sont organisées
et ont crée un secteur d'enseignement aux côtés des
autres activités.
Cette organisation associative implique des problèmes de locaux.
Les demandes auprès des communes ne peuvent pas toujours être
concrétisées. De nombreuses associations (telles AKIO ou
KIMBOL) ont construit elles-mêmes leur bâtiment qui sert à
la fois de lieu de répétition et de lieu de cours. Ces constructions,
réalisées avec les bonnes volontés et les moyens du
bord, sont des lieux de forte convivialité et des lieux naturels
de pratique des musiques traditionnelles.
Il est devenu presque inconcevable qu'un enseignement du Gwo-Ka (ou
d'autres styles) puisse maintenant se pratiquer dans un bâtiment
qui n'aurait pas un certain caractère traditionnel au niveau de
l'architecture. La convivialité du lieu vient de la structure du
bâtiment (grandes salles pouvant servir à diverses activités,
espaces ouverts sur l'extérieur...).
Cette auto-organisation de l'enseignement n'a pas permis une confrontation
des pédagogies qui demeurent empiriques. Les débats fondamentaux
entre écrit et oral, entre tradition et création n'ont pas
été approfondis. Plusieurs traités ou méthodes
sur le Gwo-Ka existent, mais leurs auteurs n'ont pas fait état de
leurs pertinences.
Le traité de Gérard LOCKEL est un gros document qui est
l'oeuvre d'un musicien savant, mais qui pourrait être facilement
utilisé par un musicien de tradition orale. Toutefois, peu de musiciens
de ce type sont prêts à s'en servir.
Georges TROUPÉ possède une école de Gwo-Ka à
Ste Anne (Atelier Marcel Lollia dit Vélo"). Le but de l'école
est de permettre aux jeunes musiciens issus de cet enseignement de participer
aux prestations du groupe KIMBOL. Georges Troupé a basé son
enseignement sur une formation à partir du tambour et a écrit
une méthode avec ne codification des frappes mise en parallèle
avec une notation classique et occidentale des mélodies. L'enseignement
qu'il prodigue donne des résultats.
Toutefois, il faudrait que son école se pose la question de
la place de l'oralité et de l'improvisation dans cet enseignement.
La méthode élaborée par Christian DAHOMAY nous
semble très intéressante car elle privilégié
la transmission orale qui est une des spécificités des musiques
traditionnelles et qui se montre utile pour l'enseignement de la musique
en général. Christian Dahomay travaille sur l'enseignement
du tambour avec l'utilisation d'onomatopées qui illustrent les différentes
sonorités et frappes de l'instrument (BOU = son grave, TA = son
aigu, DOU = SON médium). Cette méthode est à rapprocher
des manières de faire de certains pédagogues des musiques
africaines, maghrébines ou orientales.
Monsieur Dahomay est assez avancé dans la conception et l'expérimentation
de cette méthode. Il désire maintenant approfondir l'analyse
et les modes de transmission des mélodies en s'appuyant sur un travail
vocal (travail sur les échelles mélodiques, les rythmes,
les timbres).
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