Lafesse : « Le rire, aussi important que l’amour »

Après 33 ans de carrière, Jean-Yves Lafesse a enfin surmonté sa hantise de la scène avec Détraqué, son spectacle du 7 février au Glenmor. Entretien avec l’humoriste aux 2 014 canulars téléphoniques.

Détraqué, le titre de votre spectacle, c’est une référence à votre personnage d’humoriste ou à ce qui se passe sur scène ?

C’est une référence au trac... et aussi à la nature du spectacle. Dès que j’ai commencé à faire mes blagues au téléphone et dans la rue, des gens sont venus en me disant : « Bon, maintenant, il faut aller sur scène ». Et moi, je leur disais : « Ça ne va pas ! Je ne vais pas me mettre tous les soirs sur une scène à devoir dire un texte, alors que j’adore improviser ! » Il m’a fallu 33 ans pour qu’un déclic se passe dans ma tête avant que je me dise : « Mais après tout, un théâtre, ce n’est pas qu’une scène. Il y a aussi la salle, les couloirs ! » Du coup, après avoir passé l’essentiel de mes années de métier dans la rue, j’ai enfin osé quitter le trottoir pour me mettre en maison. C’est un peu ça.

Est-ce que par hasard, vous seriez une manière de SDF philosophe ?

Oh, je n’ai pas les mêmes problèmes que les SDF tout de même ! (rires au bout du fil). Dans ce sens-là, on peut penser que j’ai toujours eu du mal à trouver ma famille. Aussi bien dans ma jeunesse, que par la suite quand je suis devenu acteur. À part quelques années exceptionnelles, j’ai parfois du mal à trouver mon buisson. Oui, alors c’est vrai que c’est philosophique. Vous avez bien dit le mot. Passons tout de même sur le fait que je sais où dormir et bien au chaud !

À écouter vos canulars téléphoniques, à revoir vos vidéos en caméra cachée, on se dit tout de même qu’il vous fallait un certain aplomb pour aborder les gens...

Oui, c’est vrai, je n’avais pas le trac du tout. Ce qui me faisait peur, dans l’idée d’aborder la scène, c’était de me retrouver devant une salle de 300 ou 400 personnes, à devoir interpréter un personnage pendant une heure et demie avec l’obligation de suivre une partition pré-écrite. Alors que, justement, j’ai passé l’essentiel de ma vie d’humoriste à improviser. C’était d’ailleurs ça le risque : que je m’engouffre dans des tunnels d’improvisations à n’en plus finir. Heureusement, quand je suis monté sur scène en mars dernier à Pontivy (Jean-Yves Lafesse est natif du lieu. NDLR), j’ai été rassuré pour la suite et je me suis dit que je pouvais maîtriser mon instinct naturel d’improvisateur.

En 1984, l’une de vos impostures téléphoniques avec Arletty ne s’est pas déroulée comme prévu. Racontez-nous.

Quand j’ai entendu sa voix et son rire -- et le rire d’Arletty, c’était quelque chose -- j’ai été débordé d’émotion.


« Dans mon spectacle, Madame Ledoux va tenter de prendre le contrôle de la scène et je vais devoir galérer, et pas qu’un peu, pour contrer ses tentatives », dit également l’humoriste Jean-Yves Lafesse à propos de Détraqué, son spectacle seul-en-scène prévu le samedi 7 février au Glenmor. (Crédit photo : François Darmigny)


Elle m’a complètement étourdi. J’étais comme un gamin dans un manège. C’était à la fin de sa vie et elle était devenue non-voyante. Pourtant, elle faisait passer des millions d’étoiles dans son rire, ses mots et le ton de sa voix. Ça m’a bouleversé et j’ai eu avec elle une longue conversation qui a été diffusée ce jour-là sur Radio Nova. Au départ, c’était une imposture et, au bout du compte, c’est devenu un échange. De là est venu ce personnage fictif de Germaine Ledoux, qui est une des héroïnes de mes canulars, parce que je n’arrivais pas à retrouver avec mes autres interlocuteurs, la brillance, l’intensité, et la magie que j’avais ressentie avec Arletty.

Vous avez réalisé près de 2 014 canulars téléphoniques en 33 ans. Votre spectacle est-il dans la même veine ?

Ceux qui aiment les canulars téléphoniques et les blagues dans la rue ne vont pas être déçus. Détraqué est dans le même esprit. Il y a aussi des chansons et de la musique ! Ça va danser et chanter, mais je ne vous en dis pas plus ! (Rires).

Danser, chanter et rire... surtout par les temps qui courent ?

Oui, on peut faire les trois en même temps, et encore plus, vous verrez ! Pour le public, j’espère toujours avoir l’image d’un grand frère déconneur. Cette idée-là me plaît. Avouez qu’il y a pire comme image ! (Rires). Les temps qui courent ont toujours été noirs mais, tant qu’on est en vie, le plus important c’est le rire. C’est aussi vital que l’amour.


Même à la suite de ce qui vient de nous atteindre dernièrement (Les attentats à Paris, NDLR), et même si on est affecté, comme tout le monde, on se doit de réagir par le rire. C’est dans des moments comme ceux-là qu’il faut inviter les gens à s’armer de toute leur énergie, et de toutes les ressources de leur créativité, pour inverser la vapeur. La dépression, c’est souvent viral. C’est comme la connerie, c’est très facile de l’attraper. Le 7 février, on va pousser fort pour soulever cette chape de plomb !

Recueilli par Jean-Pierre Bénard


Entretien avec l'humoriste Jean-Yves Lafesse avant son spectacle du 7 février 2015 au Glenmor, à Carhaix, et publié le samedi 31 janvier 2015.