Théâtre : la compagnie Faltazia décroche la Luna

Les comédiens carhaisiens ont fait feu de tout bois avec La Tectonique des nuages. Une adaptation réussie de cette pièce de l’auteur portoricain José Rivera, donnée le 26 mai 2012.

« Il me pelotait les genoux ! »

Une pluie diluvienne s’abat sur le plateau du Cinédix et l’orage gronde en coulisse. Dans l’obscurité saturée d’humidité, une femme, visiblement enceinte et transie par l’averse, fait du stop. « Vous arrivez à le croire, une pluie pareille à Los Angelès ? », lui lance bientôt un conducteur secourable, chapeau de feutre mou et paletot beige au-dessus de tout soupçon. « Le camionneur qui m’a pris en stop n’arrêtait pas de me peloter les genoux ! », tranche l’auto-stoppeuse scandalisée.

Sur la scène les deux comédiens juchés sur leurs trottinettes inox entament un ballet fluide, scandé par le lyrisme d’I Talk to the wind, partition pop des années 70 due au groupe King Crimson.

Dans son intérieur de vieux célibataire américain, le chauffeur répond au doux nom d’Anibal. « Mais enfin, qui êtes-vous ? », lance-t-il, mi-exaspéré, mi-apeuré, par l’aura mystérieuse de sa passagère d’un soir. « Je suis une femme de 54 ans et ça fait deux ans que je suis enceinte de ce bébé ! », s’écrie la troublante Célestina de la Luna. « Coño ! » (*) , lâche l’homme avec une stupéfaction teintée d’angoisse pour toute réponse.

Un cartoon de Betty Boop

Entre ces deux personnages improbables dûs à l’imagination de José Rivera - l’auteur portoricain de La Tectonique des nuages - se noue peu à peu une relation amoureuse ambivalente. Et les références culturelles nord-américaines abondent.


François Dorval (Anibal), Ronan Gaudé (Nelson) et Valérie Garabedian (Célestina de la Luna), ont produit samedi soir au Cinédix, un spectacle qui signe la maturité artistique de l’ensemble de la compagnie Faltazia (photo©Jean-Pierre Bénard).


« Vous prendrez bien quelque chose à boire ? », suggère bientôt Anibal en tendant à son hôte une feuille marquée d’une grande lettre O. Et Célestina de la Luna de boire goulûment, en déchirant la feuille en fines lamelles sur la bande-son enjouée d’un cartoon de Betty Boop. Nelson, le frangin militaire enrôlé pour la guerre en Bosnie, surgit bientôt. « Mon vieux, à chaque fois, je te retrouve toujours plus moche et plus con », lance-t-il à Anibal avant de s’abandonner en avances appuyées à l’égard de la Belle. « Je peux vous demander en mariage ? »

De ce trio amoureux, Pierre-Marie Quesseveur a fait une adaptation où s’entremêlent émotion, humour noir et télescopages temporels dûs à la plume de José Rivera, influencé par le réalisme magique de Gabriel Garcia Marquez et de Cent ans de solitude.


De belles idées de mise en scène

Hasards de l’actualité, avec La Tectonique des nuages, les comédiens carhaisiens ont choisi l’œuvre d’un José Rivera également scénariste de Sur la route, le film tiré du roman de Jack Kerouac, en compétition au même moment à Cannes. Palme ou pas, en tout cas, avec ce spectacle fruit d’une année acharnée de répétition, les comédiens de la compagnie Faltazia décrochent La Luna, et signent la rencontre heureuse entre un superbe texte et un travail théâtral visiblement parvenu à maturité, truffé de belles idées de mise en scène et salué samedi soir par les applaudissements des soixante spectateurs du Cinédix.

Jean-Pierre Bénard

(*) Coño : mot de Cambronne en espagnol.