La voix envoûtante de Marie-Josèphe Bertrand

La plus grande chanteuse de gwerzioù jamais enregistrée vient de faire l’objet d’un premier album paru chez Dastum. Un événement en forme d’hommage à cette magnifique voix centre-bretonne.

Il fait déjà nuit sur Brest, ce 31 décembre, et une cliente dubitative erre dans les rayons d’un disquaire du centre-ville à la recherche d’un dernier cadeau de Réveillon : musique du monde ou jazz ? Rock ou chanson française ? La sono d’ambiance, elle, n’a cure de ces hésitations et balance en catimini les premières strophes en breton de la fameuse gwerz Skolvan : « Pan a mamm Skolvan da welet he farkoù, e kavas an tan war ar harzoù (1). »

Une complainte fascinante, narrée par la voix envoûtante et puissante de Marie-Josèphe Bertrand. La plus grande chanteuse de gwerzioù jamais enregistrée. Une grande figure de la chanson centre-bretonne, disparue en 1970 et à laquelle Dastum vient de rendre un vibrant hommage avec l’édition d’un premier album. « Incroyable d’entendre en plein Brest, ce timbre de voix tout droit sorti des festoù-noz de Bretagne intérieure, d’il y a 50 ans ! », s’exclame ce jour-là, la cliente du disquaire avec une émotion visible.

« Mon père était jaloux de ma mère »

Même surprise un demi-siècle plus tôt pour les découvreurs de la chanteuse, Georges Cadoudal et Étienne Rivoalan, sonneurs réputés à l’époque et leur ami Jean Le Jeane. « On est arrivé à Canihuel vers 9 h et demie », raconte ce dernier dans le superbe livret illustré accompagnant l’album et en évoquant leur première expédition de collectage au domicile de la chanteuse. « Elle s’est levée et nous a ouvert. C’était une pièce unique, assez petite, avec la grande cheminée, les lits, les armoires et une petite table au milieu. »

Née 72 ans auparavant dans une famille de journaliers, Marie-Josèphe Bertrand, dite aussi Joze’r C’hoed, a en effet hérité des dons de chanteurs de ses parents.


Première photo connue de Marie-Josèphe Bertrand, ici en compagnie de Madeleine, l’un de ses 6 enfants. Cliché de studio des années 1915 (collection Michel et Nicole Sohier).


« Ma zad a oa jalous deus ma mamm. Mon père était jaloux de ma mère parce qu’elle chantait mieux que lui », indiquait-elle malicieusement à ce sujet, en racontant sa passion du chant à l’occasion d’une des 4 séances d’enregistrement réalisée par Claudine Mazéas, entre 1959 et 1965.

Un pur joyau de la littérature orale bretonne

« Elle m’impressionnait, poursuit encore Jean Le Jeane. Elle avait une mémoire incroyable. J’étais étonné de voir que de telles chanteuses pouvaient encore exister. En l’écoutant, je pensais aux folkloristes du XIXe siècle, François Luzel ou Anatole Le Braz. On était dans la même veine que ce qu’ils avaient recueilli un siècle plus tôt.


Elle était heureuse de chanter. Elle vivait ses chansons. » Depuis, la jeune génération d’artistes bretonnants, Erik Marchand, Yann-Fañch Kemener ou Marthe Vassallo, n’a eu de cesse de dire la fascination et l’émotion suscitée par le style, la voix exceptionnelle et le répertoire de Marie-Josèphe Bertrand. Un pur joyau de la littérature orale bretonne, auquel le disque de Dastum apporte une postérité et une consécration méritée.

Jean-Pierre Bénard

(1) Alors que la mère de Skolvan allait voir ses champs, elle trouva les talus en feu, en français.

  • Pratique. Marie-Josèphe Bertrand, chanteuse du Centre-Bretagne. Vol. 4. CD 22 titres + livret 100 pages. Distribué par Coop Breizh. 17 €.