Artisan d'Art, il est le créateur de prestigieux couteaux de collection

Erwan Pincemin, la coutellerie au bout des doigts


Installé depuis 1998 à la Roche du Feu, près de Châteaulin en Finistère, cet artisan créateur veut associer son métier de coutelier traditionnel à la recherche permanente de formes et d’innovations technologiques.

Avec ses 32 printemps et sa petite barbiche brune en avant, Erwan Pincemin aurait pu, après des études de droit, s’engager confortablement dans le métier d’avocat ou de magistrat. La passion de la coutellerie et l’amour du travail manuel en a décidé autrement. «A 25 ans, ans, poussé par un besoin de créer par moi-même, j’ai tout lâché pour me rendre à la Maison du coutelier, à Thiers», confie le jeune artisan. Endossant l’austère veste de travail en toile bleue des membres de la Confrérie du Couté de Tié, il entre alors dans l’apprentissage du geste de l’artisan coutelier, un peu comme on entre dans la religion du compagnonnage : avec le respect et l’admiration due aux aînés qui l’ont précédé dans la carrière. «Les premiers émouleurs, les artisans façonneurs de lames, sont apparus au XVe siècle à Thiers. À plat ventre, ils travaillaient le métal sur des meules, actionnées par la force hydraulique de roues à aubes disposées sur la rivière, explique-t-il. Une forte tradition de la coutellerie artisanale s’est créée là. C’est un milieu où les gens ne sont pas avares de la transmission de leur savoir faire.»

Couteaux de collection

En 1998, après ses trois années de formation et avec un 1er prix des jeunes créateurs obtenu au salon des Métiers d’Art, Erwan s’est installé dans un petit atelier aménagé dans la maison familiale de La Roche du Feu à Gouézec, non loin de Châteaulin. «Je pars d’un barreau d’acier fait d’un alliage spécifique», explique-t-il, en saisissant l’une des nombreuses pièces de métal noir, rangées sur les étagères de son atelier. «Je procède par enlèvement de matière, et non par forgeage.» Dans les odeurs de limaille de fer, et de métal chauffé par le travail du meulage, il décrit avec application les multiples stades de la fabrication. «Il y a 90 étapes différentes pour réaliser un couteau fixe, et plus de 170 pour un couteau pliant», poursuit-il, en détaillant pour le visiteur les caractéristiques des London, Pradel, et autres Lissingeaux, prestigieux couteaux de collection. Des pièces qui jalonnent l’histoire de la corporation depuis le XVIIIe siècle, et qui fleurissent dans les nombreuses vitrines de sa collection personnelle, comme autant de coffres aux trésors chargés d’histoire. «Je reconstitue certains de ces couteaux à partir de gravures anciennes, ou de documents trouvés dans les musées.


Erwan Pincemin s’est forgé un talent et une réputation de créateur dans le domaine du couteau artisanal. (Photo©Jean-Pierre Bénard).


Mais, comme ce n’est pas une création, j’appose ma marque seulement à l’intérieur du couteau.»

Défense de mammouth

Ces objets d’art composi- tes, au croisement du minéral, du métallique et de l’animal, il les confectionne avec d’autant plus d’attention que certains matériaux utilisés sont rares et chers. «C’est de l’ivoire», explique-t-il, en extrayant d’un sac de toile grisé par la poussière d’acier, une pièce pas encore dégrossie de cette matière précieuse. «Un morceau de défense de mammouth, extrait du sol gelé de Sibérie», révèle-t-il, au visiteur médusé. «Il y a une petite angoisse quand je travaille ce matériau rare, de crainte de le détruire, avoue-t-il, aussi j’y mets encore plus d’application que d’habitude.»

Corne de Zébu, de buffle ou de phacochère. Chêne minéralisé, extrait des tourbières millénaires en Vendée. Bois précieux d’Afrique et d’Amérique, ou encore, nacre irisé tiré de mollusques marins, viennent parer, au gré de l’inspiration de l’artisan, ou des désirs du client, le couteau en voie de finition.

Dessins étranges

«Je choisis des matériaux qui tiennent dans le temps et qui sont beaux, une fois travaillés.» L’acier de la lame, lui-même, peut se zébrer de dessins étranges inscrits dans la masse du métal, comme un papier photographique sorti de sa boîte et plongé dans le révélateur, le ferait d’une photo surgie de nulle part. «C’est un Damas, un assemblage de feuilles d’acier. Une fois précipité dans du perchlorure de fer, il révèle ces dessins géométriques», explique-t-il, en montrant une lame de couteau façonnée sur ce principe. C’est la seule part concédée au hasard, et au mystère de la matière, par Erwan, le coutelier qui fait du geste créateur son credo.


«Avec Philippe Lalys, un ami, ancien directeur artistique des faïenceries Henriot, on a essayé de trouver une osmose entre acier et faïence, lame de couteau et habillage des côtés. On s’est dit qu’on allait tenter ça. On a choisi une forme ovoïde pour avoir le plus de faïence possible.» Au final, ils ont réalisé une première technologique qui allie brillamment le savoir-faire du coutelier et du faïencier, présentée à Paris, au SICAC (Salon international du couteau d’art et de collection), et en Belgique. De salons en expositions, d’articles de revues spécialisées en bouche-à-oreille de clients satisfaits, le jeune coutelier s’est fait une réputation. Une manière de pied de nez aux banquiers qui lui ont refusé le prêt salvateur et le pied à l’étrier. «Heureu- sement, le Pays du Centre Ouest Bretagne (ex-Galcob) m’a aidé avec un prêt d’honneur à taux zéro», rapporte-t-il. Aujourd’hui, Erwan a trouvé son honneur dans une intronisation comme membre à part entière de la confrérie des couteliers. «Ils ont créé un modèle de couteau protégé, à l’image de celui de Laguiole, pour relancer l’activité coutelière. J’ai le droit d’en produire trente exemplaires numérotés par an, avec un contrôle très strict de qualité. Nous sommes une vingtaine d’artisans à pouvoir le faire», indique-t-il, avec une certaine fierté.

L'âme du couteau breton

Plus tard, lorsqu’il aura emménagé dans des locaux plus vastes, il n’oubliera pas non plus de transmettre à son tour, ce qu’il a lui-même reçu. «Je prendrai des jeunes en apprentissage dès que ce sera possible.» Histoire, sans doute, de perpétuer à sa façon l’âme du couteau breton et de faire partager sans tarder sa fascination pour le Damas, l’ivoire de mammouth de Sibérie et la faïence high tec de Cornouaille.

Jean-Pierre Bénard

  • Erwan Pincemin a été récompensé à plusieurs reprises par des Coups de coeur, décernés dans diverses expositions et salons internationaux.