Avec plus de 300 spectateurs la jeune association réussit son pari

Selaouit joue un rock en lettres d'or


Avec les Bandits man- chots, Batucada, Kangooroo groove box, et surtout le groupe de rock John Trap, pépite musicale morlaisienne incandescente et ténébreuse, la jeune scène musicale bretonne a fait la preuve, une fois de plus, de sa diversité et de sa belle créativité, devant un public venu nombreux au concert de l'association Selaouit.

D’un grand geste de la main, comme une vieille routière de la scène rock, Esther, la prima donna de Bandits manchots, balaye les volutes fumigènes qui envahissent la scène. Benoist, le nouveau venu du groupe, tisse impatiemment, en sautillant à ses côtés, des lignes de basse qu’il offre généreusement aux textes toujours aussi ironiques, et dérangeants, écrits et chantonnés par la jeune émule de Matthieu Chédid.

Avec cette nouvelle prestation, les Bandits manchots viennent joliment d’étrenner leur récent titre de vainqueur du dernier tremplin de Selaouit. Au milieu de la salle, les percussions «breizh-iliennes» de Batucada prennent déjà le relais, encerclées par un public qui se fait plus dense.

Succédant à leurs sifflets et tambours ensoleillés, les musiciens de John Trap, groupe de rock morlaisien, n’ont pas tardé à investir une scène aux couleurs devenues soudainement plus sombres. Coupant cours aux débordements latinos, les vocalises incantatoires de Céline Le Fur, la chanteuse du groupe, s’élèvent maintenant crescendo, fusant entre les ombres portées des musiciens et le halo ocre et vert des projecteurs. Tour à tour âpre, céleste et lancinante, la voix aux multiples facettes de la chanteuse semble toujours prête de vaciller au bord d’abîmes insondables.


Dimanche, les musiciens de John Trap ont délivré un rock à la tonalité ténébreuse, lyrique et méditative dans le droit-fil de Van Der Graf Generator et Magma. (Photo : John Trap)


Propulsés par la batterie implacable de Tristan Littière, des bribes de texte et de motifs musicaux s’enchaînent les uns aux autres, en formant une spirale de litanies obscures, obsessionnelles et fascinantes, comme puisée aux sources des meilleures pages d’une inspiration lovecraftienne.

Vocalises rageuses

Indécis, ne sachant quel dieu, ou quel démon païen est l’objet de ces prières incandescentes, une partie du public, déjà subjugué, encaisse stupéfait, l’onde de choc musicale qui le submerge. Flottant sur la nappe sonore des guitares grondantes et survoltées d’Olivier Cloarec, Thomas Lucas et Gabriel Dilasser, la voix de Cyrille Pennec s’est jointe un instant aux vocalises rageuses de la chanteuse, pour un duo complice aux couleurs, et aux émotions, qui semblent tout aussi indéchiffrables.

«Nous ne sommes pas des virtuoses instrumentaux, mais la formule de notre groupe crée une alchimie qui fonctionne», confie Thomas Lucas, le guitariste, par ailleurs auteur, avec Céline Le Fur, de la


plupart des compositions originales du groupe. Transporté et troublé à la fois, par la tonalité ténébreuse, lyrique et méditative de leur musique, on imagine une filiation d’avec Van Der Graf Generator, un splendide groupe contemporain de Genesis, autre vénérable référence des années soixante dix, revendiquée par les musiciens de John Trap, mais aussi et bien sûr Magma.

En fond de scène, dessiné en lettres d’or sur un rideau noir par Solenn Legrand, le mot «Selaouit» (écouter en breton), flottera toute la soirée, comme pour rappeler au public cette autre condition nécessaire de l’alchimie d’un concert réussi. Un concert qui aura fait aussi, en clôture, une large place au reggae festif, et cuivré, des rennais de Kangooroo groove box, sept musiciens qui se sont appropriés avec bonheur, une musique énergisante, mâtinée de funk et de ska.

Jean-Pierre Bénard

Chronique du tremplin musical organisé par l'association Selaouit, le dimanche 31 mars 2002 à Coray, (Finistère).