Yvon Laigle, un typographe de caractère

Pionnier touche-à-tout, ce Finistérien de 86 ans a toujours la passion des belles lettres.

Il a forgé son caractère à l’école des rudesses de la vie. «J’ai été orphelin boursier à 11 ans, dans une école religieuse après la disparition de mon père», confie Yvon Laigle, un ancien typographe, aujourd’hui en retraite dans le Finistère. «Vers 15 ou 16 ans, j’ai compris que la vocation religieuse n’était pas mon souci. Je pensais plutôt au mariage», avoue-t-il, sans ambages, en évoquant ses années d’apprentissage d’avant guerre, «chez les Apprentis d’Auteuil, d’où je suis sorti, en 1937, avec un diplôme de linotypiste». Un métier de lettré qui ne connaît pas encore les maux du chômage. «On me proposait 5 places différentes. Je me suis retrouvé à Château-Thierry, chez l’imprimeur Cagnard. Un gros bonhomme, rubicond et gueulard».

Injustement accusé d’une faute dans la composition d’un avis de décès, le jeune Yvon est viré, séance tenante, par le bouillant imprimeur. «Ma mère était aux 400 coups. Mais le garçon de courses de Cagnard est revenu me chercher peu après sur sa bicyclette», raconte-t-il, avec la même jubilation, à soixante ans de distance. Plus tristement, le crépitement des balles remplace bientôt celui des claviers des linotypes. Et les lignes de plomb se figent dans les matrices à la déclaration de guerre. «Je ne peux rien pour vous. Les gens jouent aux boules dans mon atelier», soupirent alors les imprimeurs, vainement sollicités pour un travail devenu rare. «J’apprends bientôt que l’Afrique de l’ouest demande des topographes. Je pose ma candidature, et, sans rien y connaître, je me retrouve au Niger, après un bref apprentissage dans les Pyrénées orientales», se remémore Yvon Laigle, toujours ébahi de sa juvénile audace.

La mémoire des doigts

Bombardé à la tête d’une mission d’étude, avec 5 ou 6 indigènes sous ses ordres, le topographe novice fait des relevés de cartes dans des régions jusque-là inexplorées, en Mauritanie et au Soudan, avec le grade de caporal-chef. «C’est tout à fait exaltant, quand on a 20 ans, même si je n’avais pas du tout la fibre militariste».


À cet emplacement figure une photo du correcteur Yvon Laigle.

Yvon Laigle (ici photographié avec son épouse) a travaillé un temps à Ouest-France et a dirigé Linarmor, son entreprise de photocomposition naguère installée à Chantepie. (Photo©Jean-Pierre Bénard).


Après la cartographie de l’Afrique, l’homme reprend son vrai métier de typographe. Avec la crainte d’avoir perdu ses marques dans les sables de la Coloniale. «Mais la mémoire des doigts, c’est formidable, s’étonne-t-il, en déliant ses mains. C’est à ce moment-là, en 1946, que je suis rentré à Ouest-France, rue du Pré-Botté, au centre ville de Rennes».

Une patte originale

À l’époque des linotypes, la composition au plomb d’un même article pouvait être traité par une dizaine d’opérateurs différents. Avec une patte originale pour chacun. «Le lendemain, quand je voyais le résultat dans le journal, j’étais parfois dépité», se souvient Yvon Laigle, en évoquant son goût de la perfection et un premier départ du journal. «J’avais le projet de m’installer à mon compte. Pendant six mois, j’ai partagé à nouveau mon temps entre le Ouest-France et mon atelier de linotypie, en travaillant jour et nuit». Il s’installe sur le site rennais de Chantepie, et crée, en 1955, sa société Linarmor. Dans son usine, on comptait 7 machines pour une dizaine d’opérateurs, du secteur typographique au département de photocomposition. «Chez moi, les linotypistes étaient payés 5 % plus cher que dans la presse. C’était un moyen d'avoir les meilleurs ouvriers»,


explique-t-il, à propos d’une équipe de professionnels hautement qualifiés, œuvrant alors sous sa direction, à la composition d’ouvrages d’archéologie, d’histoire, ou de livres techniques et de thèses universitaires. «Avec la photocomposition, on est passé, d’un seul coup, de la rigueur du typographe aux méthodes de saisie inspirées du secrétariat», déplore-t-il, encore aujourd’hui. Pour ce passionné de belles lettres, il n’y a, en effet, qu’un seul credo : la règle typographique. «Etre féru du code typo, c’est l’assurance de réduire les erreurs au maximum», souligne-t-il, en évoquant également l’Association des correcteurs en Bretagne, rencontrée au dernier festival du livre de Carhaix. «J’ai tout de suite donné mon adhésion», assure celui qui fût aussi le compositeur, et le correcteur attitré, du journal Le peuple Breton.

Jean-Pierre Bénard


Portrait de Yvon Laigle, ancien typographe, créateur de la société Linarmor à Rennes et aujourd'hui membre de l'association Correcteurs en Bretagne. Publié en janvier 2005. (Merci aux internautes typographes d'excuser, par avance, les imperfections de mise en page dues à la nature électronique du support internet).